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La waide : l'or bleu de Picardie

Crédit - Peggy Coopman

Si l'aspect de la "guède" (ou "waide" en picard) n'a rien d'unique, cette plante a tout de même permis de financer la construction de la cathédrale d'Amiens. Son secret ? Le pigment bleu extrait de ses feuilles qui a fait la richesse des négociants waidiers amiénois au Moyen Âge.

 

L' « isatis tinctoria », plus connue sous le nom de « waide », « guède » ou « pastel », est une plante herbacée bisanuelle. Sa floraison intervient entre les mois d'avril et de juin. Cette plante tinctoriale, d'aspect sauvage, possède des feuilles vertes et des fleurs jaunes. C'est de ces feuilles qu'est tiré le pigment bleu qui fut, jadis, la renomée du Santerre et de l'Amiénois.

 

On retrouve les premières traces de cette plante au Néolithique. Dés l'Antiquité, elle est cultivée par les Romains et les Grecs pour ses vertues médicinales et tinctoriales. C'est néanmoins au Moyen Âge et à la Renaissance que la culture de la waide va connaître son apogée en Europe. Le département de la Somme sera l'un des grands centres de culture de la waide.

 

Une économie prospère au Moyen Âge

Le développement de cette culture au Moyen Âge est permise par l'évolution des valeurs symboliques attribuées aux couleurs. En effet, en Europe, avant le XIIe siècle, la couleur bleu est considérée comme dévalorisante et réservée aux paysans. Le rouge est alors la couleur dominante et noble.

 

Crédit - Com des images - Benjamin Teissèdre

Or, au XIIe siècle, on observe une évolution dans la société de la valeur symbolique des couleurs, notamment avec le développement du culte marial. La Vierge-Marie va en effet être de plus en plus représentée, dans les œuvres classiques, drapée de bleu. Cette couleur devient alors « à la mode ». Preuve en est, au XIIIe siècle, Louis IX, roi très pieux décide de faire de cette couleur l'emblème du royaume de France. Il choisit en effet un fond bleu avec des fleurs de lys blanches pour ses armoiries royales. Les seigneurs veulent alors immédiatement l'imiter. C'est le début de l'âge d'or du bleu, de la waide et des waidiers !

 

Pour répondre à cette demande croissante, les cultures de waide vont alors s'intensifier dans le département de la Somme, principalement dans l'Amiénois et le Santerre, le long du fleuve Somme, qui fait alors office de route commerciale naviguable notamment vers l'Angleterre.

 

Un produit de luxe

Crédit - Com des images - Benjamin Teissèdre

Si la demande en pigment bleu est forte, le processus de culture et d'extraction demande du temps. En effet, la plante est d'abord cultivée à la campagne. Les feuilles sont cueillies à la main et les feuilles fraîches broyées dans un moulin. Dès lors, la bouillie obtenue est mise à fermenter avec de l'eau et de l'urine humaine et retournée à l'aide d'une pelle toutes les 48h pendant un mois.

La pâte obtenue était alors de nouveau broyée au moulin et moulée sous forme de boules appellées « coques » que l'on faisait ensuite sécher. La quasi-totalité de la récolte était alors dirigée vers Amiens pour être exportée vers les villes drapantes de Flandre et d'Angleterre.

 

La culture et le commerce de la waide firent fructifier la ville d'Amiens. La richesse des négociants waidiers était telle qu'elle permis l'édification de la cathédrale d'Amiens, la plus vaste du monde, en un temps record. Le soubassement de la façade occidentale de la cathédrale est ainsi décoré de fleurs de waide. Des statues, notamment sur le flan sud de la cathédrale, rendent hommage aux waidiers et à Saint-Nicolas, le patron des teinturiers.

 

La fin de l'activité

Les conflits qui opposèrent la France et l'Angleterre au XIVe et XVe siècle (guerre de cent ans) vont mettre à mal les échanges commerciaux fructueux entre les deux pays. Les Anglais vont alors contourner le problème d'approvisionnement en waide en contribuant à développer la culture de cette plante dans le sud-ouest, dans la région du Languedoc.

Au XVIe siècle, la culture de la waide est définitivement supplantée par l'indigo récemment découverte aux Amériques. Ce produit moins cher et de moindre qualité, a raison du produit de luxe qu'est la waide. Il faut dire que le pigment bleu, de part sa rareté, coutait particulièrement cher. En effet, pour obtenir 1kg de pigment, il fallait récolter 1 tonne de feuilles fraîches de waide!
 

Crédit - Peggy Coopman

Il faudra attendre les années 2000 pour que la culture de la waide pousse de nouveau dans les terres du Santerre, grâce au travail d'un passionné : Jean-François Mortier. Son travail est depuis poursuivi par sa fille, Estelle Chrétien (lire le magazine Vivre en Somme n°100 pour en savoir plus).

 

Sophie Desmaret